L’ALPHA ET L’HOMME EGAL
Des termes définis en fonction d’orientations multiples
Jusque dans la fin des années 1980, les dictionnaires et autres productions encyclopédiques caractérisent l’illettrisme et l’analphabétisme par la même phrase, “Personne qui ne sait ni lire ni écrire“. Les deux concepts cessent d’être synonymes lorsqu’on intègre la question de la scolarité.
À cette époque, les définitions restent toutefois centrées autour de constantes établies en termes de carences scripturales. Les variations proviennent essentiellement de la signification et de l’importance relative donnée par les auteurs aux notions de savoir lire et de savoir écrire, ainsi qu’aux conséquences que cet état de fait peut avoir d’une part sur la vie de la personne concernée et d’autre part, sur la société dans laquelle elle évolue.
Il n’existe pas, en français, de mot qui puisse être considéré comme le pendant positif de “l’illettrisme”. En effet, le “lettrisme” est un courant littéraire et si “lettré” désignait autrefois quelqu’un qui a des lettres, de la culture le terme est actuellement désuet. Certains auteurs préfèrent utiliser le mot anglais Literacy qui a l’avantage d’évoquer un corpus de savoirs multidisciplinaires. L’OCDE utilise le terme “ Littératie (ou littéracie) ” définie comme la façon dont les adultes utilisent l’information pour fonctionner dans la société.
La distinction entre les concepts “analphabète” et “illettré” apparaît dans les années 90, l’illettré est considéré comme celui qui a oublié ce qu’il a appris, alors que l’analphabète n’a quant à lui, jamais été confronté au monde de l’écrit. Nonobstant, la plupart des ouvrages, 1973 Trésors de la langue français, Les usuels du Robert, Grand Larousse Universel Paris, Bordas, maintiennent la synonymie entre “ analphabétisme ” et “ illettrisme ” même après 1990. Tous désignent l’analphabétisme par une carence cognitive en termes de lecture et d’écriture. Le Robert y ajoute le rapport à la culture. C’est un élément important puisqu’il joue sur la relativité du terme. On est analphabète seulement par rapport à un contexte.
“L’illettrisme ne doit pas être confondu avec l’analphabétisme, qui désigne le cas des gens n’ayant jamais suivi de scolarité et ne sachant ni lire ni écrire en quelque langue que ce soit. Il ne se ramène pas non plus à cette France réduite de jeunes gens qui, au sortir de l’école n’ont pas acquis le niveau minimum de lecture ou d’écriture.
Sa définition s’étend aujourd’hui à l’utilisation de ces savoirs de base.
L’Insee, à partir de 1989, a considéré que les interrogations sur le “ savoir lire ” et le “ savoir écrire ” ne suffisaient plus. Il faut aussi être capable de s’exprimer et de comprendre et d’utiliser la langue dans la vie courante [1]”.
Qu’il s’agisse d’analphabétisme ou d’illettrisme, les définitions procèdent en termes de carences des “savoirs de base”
Les premières définitions de l’Unesco présentent l’analphabétisme en rapport à la vie quotidienne.
Analphabète : “Personne capable de lire et écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref de faits en rapport avec la vie quotidienne”. 1951. Comité d’experts de l’Unesco
Cette explication est la base de la plupart des définitions actuelles, elle pose le problème du fonctionnement de l’individu dans sa vie. L’environnement quotidien étant en constante mutation, de nouvelles compétences sont devenues, au cours du temps, indispensables à la vie en société. Les domaines de compétences doivent s’accorder avec les sphères interactives des individus. Le GPLI (groupe permanent de lutte contre l’illettrisme : l’ancêtre de l’ANLCI) proposait la définition suivante en 1991 :
“Il faut entendre par illettrisme une maîtrise insuffisante des savoirs de base, constitués de l’ensemble des compétences et des connaissances permettant dans différents contextes (familial, social, professionnel, culturel…
1. De communiquer avec autrui et son environnement par le langage oral (émis et reçu), la lecture, la production d’écrits.
2. D’utiliser les outils mathématiques permettant de compter et de mesurer, d’utiliser les opérations d’addition, soustraction, multiplication et division en comparant le sens, d’envisager les relations de quantités entre elles : fractions, proportions, pourcentages.
3. De se repérer dans le temps dans le temps subjectif (se situer par rapport à sa propre histoire, à celle de sa famille, de son groupe social, de son pays, de sa culture, dans le temps objectif (lire l’heure, calculer une durée, comprendre les rapports entre les différentes unités de temps : seconde, jour, mois, semestre, année, siècle…
4. De se repérer dans l’espace : situer la droite, la gauche, la droite de l’un qui est la gauche de l’autre quand ils sont face à face…, imaginer les faces cachées d’un volume, considérer un objet de face, de profil, de 3/4, de dessus… lire un plan, des cotes, s’orienter sur une carte…”.
“L’alphabétisme est un phénomène culturel qui englobe aussi bien l’informatique, le calcul mental ou l’instruction civique” D. A. Wargner dans Alphabétisation et recherche Unesco 1990
La synthèse en termes de compétence de base nous est donnée dans la définition suivante :
“En fait, alphabétiser, c’est bien avant l’accès au niveau VI de l’Education nationale, permettre une adaptation harmonieuse de l’homme à son environnement social, professionnel, administratif, afin qu’il puisse se l’approprier, l’interpréter à son tour en vue de l’acquisition d’une totale autonomie et de nouvelles compétences.” GPLI 1994
Le comité International d’Experts en matière d’alphabétisation siégeant sous l’égide de l’UNESCO à Paris propose, en juin 1962, une définition qui privilégie le statut social, l’histoire et la participation de la personne et de son groupe :
“Un alphabète est une personne qui a acquis les connaissances et compétences indispensables à l’exercice de toutes les activités où l’alphabétisation est nécessaire pour jouer efficacement un rôle dans son groupe ou sa communauté, et dont les résultats atteints en lecture, en écriture et en arithmétique sont tels qu’ils lui permettent de continuer à mettre ses aptitudes au service de son développement propre et du développement de la communauté et de participer activement à la vie de son pays“. 1962 UNESCO
“ Une personne est complètement analphabète lorsqu’elle est incapable de lire, d’écrire et de comprendre un court texte simple concernant son quotidien.
Une personne est fonctionnellement analphabète lorsqu’elle est incapable d’exercer toutes les activités pour lesquelles l’alphabétisation est nécessaire dans l’intérêt du bon fonctionnement de son groupe et de sa communauté, et aussi pour lui permettre de continuer à lire à écrire et à calculer en vue de son propre développement et celui de la communauté. Unesco (1978) Cette définition est reprise par le BIE en 1990
Le point de vue porte alors sur les conséquences que les carences cognitives peuvent entraîner sur la place de l’individu dans la société. L’autonomie vis-à-vis de la vie quotidienne apparaît comme un facteur important.
Analphabète (Functional) Illiterate, (gén.) (n.) Personne adulte n’ayant acquis aucune compétence linguistique appropriée ou disposant de compétences insuffisantes pour fonctionner de manière autonome dans une société.(Adj.) Qui ne dispose pas des compétences linguistiques nécessaires pour évoluer normalement et participer utilement au sein d’une société. Personne ne sachant ni lire ni écrire suffisamment sa langue maternelle ou la langue de son pays d’adoption pour faire face aux exigences de la vie adulte CTEQ rec. 02.83. Personne adulte chez qui le degré de connaissance du code écrit de la langue est nul ou faible, l’empêchant de fonctionner de façon autonome dans les activités quotidiennes, que ce soit pour remplir un formulaire, les affiches, diriger sa correspondance, ou se choisir un emploi sans avoir à user de stratégies pour cacher qu’elle ne sait ni lire ni écrire” POTVIN, J. (1987)
L’Unesco en tant qu’organisme international ne peut que relativiser l’alphabétisation, étant données les situations possibles. La distinction entre “ complètement analphabète ” et “ fonctionnellement analphabète ” se situe surtout au niveau du rapport au groupe.
On le voit, au sein d’une même organisation, les définitions ont évolué avec le temps, elles touchent désormais aux codes des relations sociales (la démocratie, la citoyenneté, l’accès à l’emploi, l’épanouissement, la dignité…). Il devient de plus en plus difficile de distinguer quelles sont les priorités définitoires, surtout lorsque l’on veut envisager le problème de manière complète et tenir compte de facteurs variés et complexes. Les définitions qui ne sont pas issues de l’UNESCO (organisme à vocation humanitaire) font peser le poids de la difficulté sur l’individu.
L’analphabétisme est trop souvent considéré comme un handicap individuel au sein de la société alors que la notion d’appartenance à un groupe et de participation au “ bon fonctionnement de sa communauté ” disparaît.
“ L’analphabétisme condamne à un statut de mineur. En ayant le courage d’apprendre à lire et à écrire, Hanna avait franchi le pas vers la majorité et l’autonomie, dans une démarche d’émancipation ” Bernhard Schlink, Le Liseur, Roman, Paris, Gallimard, 1996 p 176
“ Il s’agit de favoriser l’épanouissement des individus, leur capacité d’intervention dans l’ensemble des pratiques sociales et l’appropriation critique du patrimoine culturel ” Maurice Caron Illettrisme, alphabétisation ”, Les Cahiers de l’IFOREP n° 46 septembre 1985
Participer ou s’adapter, cette distinction est cruciale, elle est idéologique. Il faut distinguer les orientations idéologiques et politiques qui se profilent derrière les objectifs affichés. Lorsque l’on définit des publics en termes de groupes sociaux plutôt qu’en termes techniques et didactiques, on induit nécessairement une catégorisation. Avec la mise en place du référentiel A1.1 on en enfin pu considérer les personnes en termes didactiques plus que péjoratifs. Afin d’organiser la formation on se base sur les compétences préalables des personnes et si l’utilisation du terme « illettré » est né de la volonté de différencier les habitants des pays « développés » de ceux des pays en « voie de développement », il est encore très vague aujourd’hui et regroupe les personnes nécessitant une formation linguistique dite de base. Une terminologie qui évolue selon les milieux d’où l’on parle.
Ainsi, une autre distinction s’est faite à l’intérieur des pays industrialisés :
Les migrants :
“Parmi eux un très fort pourcentage d’adultes peuvent être considérés comme analphabètes, tant dans la langue d’accueil que dans leur langue d’origine “.
Les “ nouveaux illettrés ” :
Leur apparition est vraisemblablement liée aux exigences sans cesse accrues qu’imposent les sociétés industrialisées en matière de communication. On sait fort peu de choses à leur sujet. Tout au plus hasarder qu’il s’agit de personnes partiellement gênées dans leurs activités professionnelles et sociales en raison d’une maîtrise insuffisante de l’écrit. Ces nouveaux illettrés que l’on peut aussi qualifier “d’illettrés fonctionnels” inquiètent
Les illettrés français :
Ils sont issus des milieux sous-prolétaires, (…) ils sont aussi ceux dont les revenus sont les plus faibles, l’habitat le plus médiocre, l’espérance de vie la plus basse. Pour eux, l’illettrisme est intimement lié à l’extrême pauvreté [2]“.
Le rapport de 1984, “Des illettrés en France”[3] fut une véritable prise de conscience vis-à-vis d’une situation sociale : ce ne sont plus uniquement des étrangers qui rencontrent des problèmes vis-à-vis de la langue. L’illettrisme est d’abord vécu comme un problème social.
“Un objet social est le produit d’une histoire, il a sa propre histoire, l’histoire de sa constitution et il ne se comprend que par l’histoire sociale dont il témoigne. C’est donc cette dimension de l’histoire sociale qu’il faut prendre en considération, et c’est peut-être à cette condition que le terme “ illettrisme ” peut recevoir une signification pertinente”. Abdel Malek Sayad[4]
Dans sa recherche pour une définition, Abdel Malek Sayad constate que le terme est d’abord construit comme le contraire ou la négation de quelque autre terme qui serait le “lettrisme”.
L’illettrisme et l’analphabétisme ont ceci de commun qu’ils supportent tous les deux l’idée qu’ils sont un poids pour la société, un poids économique. La lecture et l’écriture sont des facteurs d’exclusion dans le monde contemporain ; ne pas maîtriser l’écrit n’est pas discriminant en soi, c’est dans notre société française d’aujourd’hui, comme dans l’ensemble des sociétés industrialisées, que cela le devient.
Rappelons, qu’en France, l’alphabétisation est née d’un mouvement humanitaire de conscientisation et vise toujours l’action qui libère la pensée. [5]
“L’analphabète devient capable de jugement critique lorsqu’il découvre sa temporalité, lorsque son esprit jusque-là unidimensionnel reconnaît le présent et prévoit l’avenir” [6]
Toutefois, la distinction entre les publics relevant du FLE, (catégorie didactique) et les publics relevant de l’Alphabétisation a permis pendant trop longtemps à la recherche universitaire d’exclure un public relevant pourtant du FLE ou du FLS et désormais du FLI (Français Langue d’Intégration ou Français Langue d’Insertion[7]), ce, sous prétexte qu’il n’aurait jamais été scolarisé antérieurement. La marginalisation des publics non scolarisés s’est réalisée tant au niveau didactique qu’au niveau politique. On a estimé que l’alphabétisation relevait d’un traitement social et non pédagogique et exagérément pensé que n’importe qui était en mesure de faire de l’alphabétisation avec de faibles moyens.
Certes, la non maîtrise de la langue peut participer à des situations d’échec. Pour autant si l’analphabétisme et l’illettrisme sont comptés comme des fléaux, la didactique des langues et par là même, la recherche universitaire ne considère pas la distance entre une pratique communicative idéale et une situation des apprenants comme un handicap mais plutôt comme un postulat de départ dans la mise en place d’un enseignement. La vision particulière de personnes peu ou pas scolarisées antérieurement considérées d’emblée comme « illettrées ou analphabètes » a permis pendant longtemps, un traitement différencié et discriminatoire d’un point de vue politique, institutionnel et universitaire.
Désormais, et depuis la création du référentiel A1.1, les stagiaires qui intègrent les formations sont orientés grâce des critères repérage officialisés et plus objectifs. Le fait de ne pas avoir été scolarisé, implique nécessairement et c’est heureux, une approche spécifique en ce qui concerne l’enseignement/apprentissage de l’écrit particulièrement, mais il n’est plus question désormais de faire une action sociale mais bien de proposer une formation en français à des apprenants légitimes et non pas à des publics à part.
Les quatre principaux critères permettant de fournir des indications sur le profil des apprenants sont la francophonie, la scolarité, le niveau de lecture, d’écriture et de maîtrise de la communication orale voire l’extension aux savoirs de base. Il est fondamental d’appréhender au même moment, la manière de décliner la co-construction des savoirs nécessaire à la participation citoyenne pour tous.
Sophie Etienne, chargée de mission à la fédération nationale des AEFTI. Sophie.etienne-aefti.fd@orange.fr
[1] Marcelline Bodier, Administrateur de l’Insee in Sciences Humaines n°57, janvier 1996
[2] La revue Les actes de lectures, 1985, n°11, 37 p.
[3] Rapport au Premier Ministre, la documentation française, p 17 par V. Espérandieu, A. Lion, JP Bénichou
[4]In Bulletin du GLIPI mission interministérielle de mars 1996 n°32 : Abdel Malek Sayad est un sociologue au Centre de sociologie de l’éducation et de la culture à l’École des hautes études en sciences sociales
[5] La méthode se déroule en plusieurs étapes :
- Un relevé par enquête de “l’univers vocabulaire” des travailleurs,
- Un choix des mots-clefs (exemple : favela : Bidonville),
- La création de situations existentielles typiques du groupe avec lequel on travaille (situations visualisées sur l’écran puis décrites et analysées) : Favela pose les problèmes du logement, de l’alimentation, de l’habillement, de la santé, de l’éducation
Remarque : Ne pas retrouve-t-on là les fondements de la future méthodologie fonctionnelle ?
[6]Freire P. L’éducation : pratique de la liberté, éd. portugaise, 1967, trad.. Française, éd. CERF, 1971, p 62 sq.
[7] Etienne Sophie, Jacquet Mylène Langue, intégration, citoyenneté… la maîtrise de la langue comme condition à la citoyenneté française ? Aude Bretegnier (dir.) : Formation linguistique en contextes d’insertion N°28 Transversales Langues, sociétés, cultures et apprentissage chez Peter Lang Edition


