« exclusion et formation »
Si des mots comme « insertion » et « exclusion » connaissent une large médiatisation, leurs notions varient selon les périodes, les circonstances et les personnes qui les utilisent. Les frontières de ces concepts sont indéfinies et vont nourrir des pratiques quotidiennes, décidant de financement ou de mise en place de lois spécifiques (loi de 1998). Mais ces mots recouvrent des réalités et désignent dans le même temps des individus au risque de les stigmatiser.
Que recouvre en effet, le mot « exclusion », qui sont les publics concernés et comment la lutte contre l’exclusion est-elle pratiquée dans le cadre de la formation ?
Autant de questions que se posent les AEFTI depuis quarante ans qu’elles existent.
Une situation mouvante
Pendant les 30 dernières années, le phénomène d’exclusion a concerné une population très large puisque presque toutes les classes sociales ont été touchées par des difficultés d’emploi ou d’accès au logement (alors que les personnes les plus défavorisées étaient encore plus marginalisées). La plupart étaient avant tout des populations victimes de la crise économique de 1973 et la dernière.
Les personnes les plus éloignées de l’emploi, qui stagnent dans le chômage longue durée ou dans des dispositifs d’insertion parce qu’elles n’ont pas de qualification, sont trop âgées ou encore parce que certaines situations ne sont pas prises en compte dans les réglementations existantes. On constate d’ailleurs que le travail ne garantit pas toujours l’insertion puisque les emplois précaires sont de plus en plus nombreux. De fait, le risque de précarité pèse sur une frange de la population élargie. Généralement, les difficultés liées à l’emploi sont multipliées par les difficultés d’accès au logement, aux soins (la CMU –couverture maladie universelle – n’est pas toujours appliquée, la sécurité sociale couvre de moins en moins de soins) aux droits ou à l’éducation.
La pauvreté des contrats de travail, le travail par intérimaire entraînent une irrégularité des ressources et des statuts qui compromettent l’insertion. Ainsi, le risque d’être touché par l’exclusion concerne davantage certains publics ; les jeunes qui disposent d’une faible qualification multiplient les CDD ou les missions intérimaires et subissent de plus en plus le temps partiel lorsqu’ils ont la chance d’avoir un emploi.
Les femmes rencontrent des difficultés liées aux responsabilités qu’elles occupent dans l’éducation de leurs enfants et sont défavorisées face à la précarité des emplois qui leur sont confiés. Les femmes les plus âgées et les femmes isolées sont les plus menacées.
Les personnes d’origine étrangère subissent indéniablement une discrimination à l’embauche et sont nombreux à subir la précarité voire l’exclusion.
Le mot vient du latin « excludere », de « claudere » : « fermer », « clore » et de « ex. » qui signifie, lui, être « hors de ».
L’exclusion apparaît alors comme un espace extérieur à la fermeture, donc, comme un espace ouvert. Alors qu’ « inclure » est un terme redondant qui signifie « fermer dedans ».
Il y aurait par conséquent des personnes enfermées dans le système (nous, les gens « normaux ») et des personnes enfermées à l’extérieur du système : les exclus. Notons qu’ils peuvent être exclus parce qu’ils ont fait le choix de l’être, refusant ainsi le système (ils sont rares) ou parce qu’ils en ont été « chassés » alors qu’ils y avaient leur place précédemment ou encore parce qu’ils n’ont jamais été admis du fait de leur altérité.
Dans ce cas, l’exclusion se rapporte à la discrimination injustifiable. Elle s’applique alors tant à l’origine ethnique ou à la couleur de la peau, qu’au handicap, à l’appartenance sexuelle, à l’opinion ou au passé des personnes. Parfois, cette exclusion se couvre d’une justification normative où l’on avance qu’un individu n’est pas apte à comprendre les règles de la société ou à exercer un statut qui ne correspondrait pas à ses compétences.
La non-connaissance de la langue écrite en est un exemple puisqu’elle exclut les personnes de la connaissance de leurs droits.
De même, l’entrée dans la société de l’informatisation modifie le rapport au temps, à l’espace, au travail, en même temps qu’elle met la barre des connaissances à un niveau supérieur.
Dans ce cadre, il revient à la formation de proposer un système de régulation permettant ainsi, à tous de disposer des connaissances nécessaires pour l’accès ou le retour à un état normal, codifié, réglementé, bref, de lui redonner une place de citoyen dans la complexe société française.
La loi n°98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions proclame que cette lutte est un « impératif national » fondé sur le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains.
Cette loi veut garantir sur l’ensemble du territoire, l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection à la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.
Depuis que cette loi existe, de nombreuses mesures ont été mises en place. Ainsi, par exemple, tout chômeur âgé de 16 à 25 ans ou tout chômeur de longue durée ou rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle a droit à un accueil, un bilan de compétence et une action d’orientation professionnelle afin de bénéficier d’un nouveau départ sous forme d’une formation.
Les actions d’accompagnement comprennent les mesures concernant la lutte contre l’illettrisme, l’acquisition d’une expérience professionnelle, l’orientation et la qualification. Les jeunes sans qualification de niveau VI et V bénéficient en priorité de cet accompagnement.
De fait, ces mesures affirment la responsabilité des organismes de formation dans la lutte contre l’exclusion alors que leur fonction première (loi du 16 juillet 1971) était d’offrir une deuxième chance de promotion, de maîtriser le métier et les changements que la vie moderne impose et de permettre l’expansion économique.
Pourtant, les moyens financiers et humains peinent à suivre à la hauteur des enjeux d’autant que les publics et les professionnels ne sont pas toujours suffisamment informés sur l’usage de la loi. Des expériences innovantes se mettent en œuvre sur le traitement de l’urgence, sur l’appui à la mobilité et l’accessibilité aux services publics. Mais des efforts sont encore à produire sur la connaissance des phénomènes d’exclusion et sur la prise en compte des personnes en tant que partenaires. Il faut en effet envisager d’agir avec les personnes et non plus seulement pour elles et dépasser ainsi le seul accompagnement lié à un objectif d’insertion en prenant en compte les motivations, l’expérience et les compétences de chacun. Les acteurs de la formation doivent également prendre garde au poids des institutions notamment à travers certaines formulations remarquées dans les cahiers des charges considérant l’apprenant comme déficitaire. Toute spécificité se transforme alors en manque, absence ou déficience. Par ailleurs, il faut être vigilant pour que les stages ne deviennent pas un objectif unique permettant finalement de sortir de l’isolement, d’être rémunéré et d’obtenir un statut qui ouvre des droits. Le stage ne doit servir que comme passerelle vers une situation stable.
Les médias occupent une position privilégiée dans la diffusion de vocabulaire et de concepts et si la classification institutionnelle permet de mettre en place des dispositifs spécifiques. La banalisation de catégories comme les « beurs » s’impose dans la conception plus ou moins stigmatisante de l’exclusion.
Applications
Gestion de l’exclusion au niveau des organismes de formation
La formation est liée au partage des savoirs, par conséquent, on peut considérer que toute action de formation s’implique dans une dimension sociale.
Cependant, les organismes de formation d’origine militante ont sans aucun doute une dimension plus solidaire vis-à-vis des exclus.
Ainsi, dans les AEFTI, on lutte depuis toujours pour le droit à la formation et à la qualification qui inclut notamment la liquidation de l’analphabétisme et de l’illettrisme en vue de dé-marginaliser les exclus et de leur permettre la participation sociale.
Par conséquent, elles organisent leurs actions dans quatre principaux domaines d’insertion.
La formation professionnelle vise à permettre aux publics éloignés de l’emploi de s’orienter et de se former à un métier mais également de savoir s’organiser pour trouver un emploi.
La formation pré-qualifiante leur permet de préparer la validation de leurs acquis en vue d’obtenir un titre qui leur donne une reconnaissance sociale et professionnelle. Au plan professionnel, les AEFTI organisent des relations avec les entreprises, repèrent les emplois potentiels, préparent à la qualification et aident ainsi à l’insertion et à la réinsertion professionnelle.
La formation sociale s’adresse à des publics très éloignés de l’emploi et qui a en premier lieu, ont un besoin flagrant de réintégrer la société, ses rythmes, et ses contraintes à travers des actions de socialisation, de création et d’approche la vie sociale et familiale.
Dans ce domaine, les AEFTI conduisent des actions de formation à la citoyenneté et développent des liens sociaux (animation de réseaux), prennent en compte l’environnement et offrent des actions de redynamisation pour les publics les plus éloignés de l’emploi.
Enfin, la formation linguistique se pose souvent comme un préalable aux autres actions puisqu’elle vise à atténuer la barrière linguistique qui marginalise les publics.
Les formations sont aptes à prendre en compte le parcours des personnes dans leur globalité non seulement à travers l’accueil, l’orientation, l’accompagnement et le suivi mais aussi à travers la construction, la négociation commune et la gestion de parcours individualisés.
Elles ont par ailleurs, un rôle constitutif dans la prise en compte de la réalité par les pouvoirs publics puisque leurs membres sont des experts de terrain à même de formaliser les besoins et les demandes mais également des réponses cohérentes pour des publics qu’ils connaissent bien.
Le rôle du formateur consiste avant tout à être un médiateur entre l’apprenant et les savoirs, les savoir-faire mais aussi entre l’apprenant et les structures de la société. On le dit polyvalent, et cette polyvalence est un élément positif qui lui permet de suivre l’apprenant tout au long de son curriculum, elle lui permet également de mieux assumer le travail en équipe et d’être plus proche de la réalité.
Les organismes de formation peuvent traiter de problématiques particulières d’exclusion comme l’accès au logement, à l’emploi, l’accès à la santé, la connaissance des droits fondamentaux à travers des cours spécifiques sur ces questions ou des ateliers (aide à la recherche d’emploi, aide à la recherche de logement).
Ils sont généralement en lien avec la sécurité sociale et les professionnels de la santé pour proposer des inscriptions, à la sécurité sociale, voire des bilans de santé, des dépistages. Les organismes participent également parfois à la prévention de la toxicomanie, du sida ou de l’alcoolisme en développant des actions de prévention en partenariat avec les structures concernées.
Cependant, les actions s’adressent globalement aux publics, mais ne sont pas toujours suffisantes. C’est pourquoi les organismes de formation ont à tenir compte aussi des difficultés particulières d’apprenants qui sont souvent à l’origine de leur manque d’assiduité au cours.
Face à la détresse, de publics particuliers devant des problèmes de manque de moyen de subsistance, de santé, de garde d’enfants, de logement ou de transport, les organismes de formation sont dans l’obligation morale de traiter également ces questions individuellement.
Dans ce cas, il existe d’ores et déjà des systèmes plus ou moins formalisés d’accueil social spécifique (parfois assumés par les formateurs eux-mêmes).
Ainsi, les cellules d’accueil permettent-elles une écoute individualisée et une aide immédiate lorsque le problème peut se résoudre facilement (coups de fils, papiers administratifs) ou une aide différée notamment à travers un travail partenarial avec les structures locales correspondantes.
Ainsi, les organismes de formation interviennent dans la lutte contre l’exclusion à travers 5 principales actions :
- Les dispositifs de formation,
- Les contenus spécifiques abordés en formation
- La mise en place de modules d’accueil
- La mise en place d’ateliers spécifiques
- Le partenariat
La formation implique par conséquent d’envisager l’apprenant dans sa globalité et de mettre en place un travail qui va depuis l’accueil, l’organisation des contenus d’enseignement/apprentissage jusqu’au suivi dans une optique holistique de la personne.
Sophie Etienne pour l’AEFTI
Pour en savoir plus :
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