LA TRAITE NEGRIERE (2/4)

LA TRAITE INTRA AFRICAINE

Lors de notre premier article sur les traites négrières, nous avons défini trois types de traite :

  • La traite Orientale qui toucha toutes les populations et qui fut réalisée principalement par les arabes,
  • la traite coloniale Européenne qui toucha exclusivement les populations noires africaines et fut réalisée par les Européens.
  • Pour ce qui est de la traite intra africaine, si elle ne toucha principalement que les populations noires africaines, la question : « par qui fut –elle réalisée ? » reste à ce jour encore une énigme pour certaines parties de son histoire.

Lorsque l’on  essaye d’étudier ce sujet de la traite intra africaine, on est tout de suite plongé dans un débat important principalement du à l’absence de sources sûres.

Cette absence permet beaucoup de discours, souvent contradictoires, qui peuvent plonger le profane, à la recherche d’informations, dans une absence de points de repères sûrs et ne lui permettra pas de se faire une opinion. Les historiens eux-mêmes sont très partagés sur le sujet.

Nous allons donc essayé, dans cet article, en nous cantonnant aux recherches historiques ayant été vérifiées et donc admises par la majorité des chercheurs qu’ils soient africains ou européens de dresser un état des lieux.

 

L’HISTOIRE AFRICAINE

Commençons d’abord par faire tomber certaines représentations, en  nous penchant sur l’histoire de l’Afrique. Essayons de ne plus penser que cette histoire a commencé avec la colonisation et qu’avant, ce vaste territoire n’était peuplé que de tribus primitives qui n’auraient jamais atteint un stade de développement permettant de parler de civilisation. C’est là une première erreur que nous devons combattre.

Pour bien saisir, la problématique de l’émergence des sciences et des découvertes en Afrique noire, il est important de comprendre que depuis son apparition dans la vallée du Kenya, l’homme moderne africain (Homo-sapiens-sapiens africanus) a exploré tout d’abord son propre continent, et cela vers l’ouest, le sud et surtout le nord en remontant principalement le cours du Nil.

En 1998, le Hors Série n° 31 du Nouvel Observateur consacré aux origines de l’homme, donnait la parole au professeur Yves Coppens qui confirmait le caractère négroïde de ce premier homme, confirmé aussi par le professeur Jean Mazel dans son ouvrage “Présence du monde noir”. Actuellement, l’ensemble des paléontologues semble être d’accord pour dire que l’humanité est d’origine africaine. Les homo sapiens européens, asiatiques et proches orientaux ne sont donc que les descendants d’homo sapiens africains plus anciens, qui ont migré de par le monde et qui se sont acclimatés à leur environnement (modification physiologique, perte de la mélanine, etc…).Le professeur allemand Gunter Bräuer précise qu’en Europe, les Néandertaliens tardifs ont vu arriver les hommes modernes africains entre 70 000 et 35 000 ans. Les dernières hypothèses semblent indiquer qu’il y a eu rencontre et donc descendance entre ces deux branches de l’humanité.

Si les peintures dans les grottes ou sur les pierres, en Europe, datent de 30 000 ans avant J.C (grotte Chauvet), la grotte Blombos en Afrique du sud comporte des dessins datés de 80 000 ans avant J.C.

De même on date l’industrie microlithique (pierre taillée) en Afrique du sud vers 50 000 avant J. C. En Europe occidentale, les plus vieilles industries microlithiques ne vont guère au-delà des 10 000 ans avant J.C., comme le confirme le professeur Denis Vialou (Institut de paléontologie humaine de Paris). Il en est de même pour l’agriculture, la domestication des animaux, la création d’outils polis et  de céramiques, qui se sont développées à peu près en même temps (l’exemple de Nabta Playa est à ce titre exemplaire ) sur tous le cours du Nil.

Toutes ces données tendent à démontrer que les africains anciens n’ont jamais été en retard, ni sur l’Asie ni sur l’Europe, à l’époque préhistorique.

Les travaux d’Aboubacry Moussa Lam et de  Cheikh Anta Diop nous montrent bien qu’une relation entre l’Egypte ancienne et l’Afrique noire a eu lieu par le biais du Nil. Cette antiquité nègre égyptienne est très importante car la société Egyptienne était une société esclavagiste et il apparaît normal (cette forme de société étant la règle dans la majorité des pays à cette époque),qu’elle ait aussi essaimé en Afrique. Principalement dans les territoires joignant l’Egypte et  sur le pourtour de la Mer rouge. Nous parlons de la société Egyptienne, mais aussi de la société Mésopotamienne qui par le commerce au travers de la Mer Rouge a joué aussi son rôle dans celui de l’utilisation des esclaves et dans le commerce de ces derniers.

En Afrique, la guerre était partout et constante, faisant de nombreux captifs. Une bonne partie d’entre eux étaient propriété collective ou étatique, ou despotique. Ces captifs devenaient domestiques, soldats ou encore travaillaient dans des grands domaines, au service exclusif du souverain. L’autre partie alimentait probablement la traite transsaharienne ou celle du littoral oriental. A cette époque La guerre est la source qui produit le plus d’esclaves, c’est donc elle, probablement, qui fut à l’origine de l’esclavage.

L’AFRIQUE DE L’ESCLAVAGE A LA TRAITE

 

Continuons cette approche historique de l’Afrique, il nous faut faire maintenant des recherches sur la période qui va de la fin de la civilisation Egyptienne à la traite occidentale, soit du début de l’ère chrétienne à l’année 1441, date de la première déportation de captifs africains vers le Portugal. Car à partir de ces dates nous avons des écrits et des vestiges archéologiques qui nous permettent de nous appuyer sur des données précises et dignes de foi, même si elles sont encore incomplètes.

Pendant cette période, trois faits favorisèrent l’extension de la traite à toute l’Afrique, sans pouvoir totalement établir leur antériorité, ni leur réciprocité.

1-La naissance de grandes formations étatiques.

2- l’existence d’un grand nombre de captifs dus à la guerre permanente et aux razzias.

3- les conquêtes arabes offrant des débouchés à des intermédiaire de la traite.

 

Nous savons que des empires ou des califats ont existé en Afrique : Empire du Mali, du Ghana, Songhaï, Royaume Bambara du Ségou, Empire Peul du Macina, Empire du Monomotapa, califat des Hafsides, califat des Almohades, royaume Macaranga, empire Ethiopien,  etc. et si pour certains, les dates de début de ces empires sont connues, pour d’autres, au contraire, les dates de naissance et de disparition de ces états sont très empiriques  et ne relèvent que de la tradition orale. Mais une chose est plus certaine,  tous ces états étaient esclavagistes.

Prenons en exemple un des grands empires Africains, le Mali et essayons de voir à partir de quelles dates les sources sont sûres. Nous ne pouvons malheureusement pas remonter plus loin que 1135, date  approximative de la naissance de Naré Maghann Konaté fils de Moussa Allakoï,  un roi du Manding (actuel Guinée, le berceau de l’Empire du Mali) mort en 1218.  Il était le père de Sundjata Keïta, fondateur de l’Empire du Mali. Pour étudier la vie de ces rois, nous n’avons guère que les traditions orales rapportées par les griots, sous forme de légendes, mais, néanmoins, nous pouvons trouver aussi de brèves mentions de Sundjata Keita et du contexte géopolitique de l’époque de son règne chez deux auteurs arabes du XIVe siècle (Ibn Khaldun et Ibn Battûta), ainsi que dans des chroniques écrites du XVIIe siècle, confirmant qu’il fut bien un personnage historique, corroborant certains faits évoqués dans les sagas orales. Quels sont les faits qui nous intéressent ? La société de l’empire du Mali pratiquait à cette époque,  l’esclavage comme l’immense majorité des sociétés Africaines.

De plus la proximité de l’empire du Mali avec les commerçants arabes musulmans de l’Afrique du Nord a pu les faire passer de l’esclavagisme à la traite négrière.

 

Ce phénomène s’est aussi passé sur la côte est de l’Afrique entre les commerçants arabes et les royaumes ou empires africains et il a été bien étudié car nous avons là beaucoup plus d’archives et de monuments grâce aux vestiges des civilisation du Moyen Orient (Egypte, Mésopotamie, Perse, etc.)

D’abord le commerce a existé uniquement sur le littoral de l’océan Indien, comme nous l’avons déjà vu dans notre précédent article. Notons pour mémoire les principaux lieux de la traite Orientale : Mogadiscio, Malindi, Zanzibar, Kilwa Mozambique, Sofala, les Commores et Madagascar. Puis devant la demande sans cesse en augmentation, la traite s’est installée, développée et les esclaves des royaumes situés plus à l’intérieur (L’empire du Mwene Mutapa, l’Abyssinie, le Mashona) ont été acheminé vers ces ports d’embarquement.

Nous pouvons citer en exemple des inscriptions javanaises et des textes arabes qui montrent l’extension de ce commerce aux IXe et Xe siècles. L’inscription de Kancana notamment, trouvée dans l’Est de Java (Indonésie) et datée de 860 ap. J.-C., mentionne, dans une liste de personnes dépendantes, le mot jenggi, c’est-à-dire “zenj”(Les habitants de la côte est de l’Afrique, près de l’Océan Indien. Ce terme va, par extension, désigner les noirs emmenés en esclavage). Un ouvrage arabe, les Merveilles de l’Inde, rapporte le témoignage d’un marchand du nom d’Ibn Lakis qui en 945, voit arriver sur la côte de Sofala « un millier d’embarcations » montées par des Waq-waq arrivant d’îles « situées en face de la Chine » venues chercher des produits et des esclaves zenj

 

Pour bien comprendre ce passage de l’esclavage à la traite, il est nécessaire de revenir à la définition de l’esclavage et de la traite que je donnais dans l’article précédent.

L’esclavage est l’état d’une personne se trouvant sous la dépendance absolue d’un maître qui a la possibilité de l’utiliser comme un bien matériel. Juridiquement l’esclave est considéré comme la propriété de son maître et à ce titre, il peut être vendu, loué ou acheté comme un objet.

La traite désigne le commerce d’esclaves dont ont été victimes des millions de personnes durant plusieurs siècles. Elle[ doit être distinguée de l'esclavage bien qu’elle soit [] automatiquement liée à cet état.

Nous pouvons rajouter à ces définitions, que la traite étant une activité essentiellement marchande, elle a nécessité des lieux d’approvisionnement, des routes d’acheminement et des lieux de servitude].

Nous voyons que les conditions pour passer d’un état (l’esclavagisme) à un autre état (la traite négrière) sont en place en Afrique.

Nous observons des lieux d’approvisionnement (des royaumes ou empire) qui possèdent tous des esclaves suite aux guerres incessantes qu’ils se livrent et ils ont des routes pour acheminer des marchandises ( route du sel, du café, de l’or, etc) qui deviennent naturellement les routes des esclaves.

Mais continuons notre recherche de preuves au travers de l’histoire en ne prenant que quelques exemples :

1-Les études faites par l’UNESCO sur le quartier Djellabah en République centrafricaine où vivent d’anciennes familles esclavagistes dont l’histoire remonte avant la naissance de la traite Européenne.

2-la cité lacustre de Ganvié au Bénin, site refuge des populations pourchassées et ancien marché aux esclaves, qui est antérieure à la traite coloniale.

3- le royaume de Tékrour (terme francisé sous la forme de Toucouleur) petit État d’Afrique de l’ouest qui s’épanouit en même temps que l’empire du Ghana. Il se trouvait dans la vallée du fleuve Sénégal. Il vivait du commerce de l’or (exploité dans la région du Bambouk), du sel d’Awlil et des céréales du Sahel, ainsi que de la traite des Noirs( Melchior Mbonimpa, Idéologies de l’indépendance africaine, archive, L’Harmattan, 1989,  (ISBN 2738404308), p. 33. Le royaume se convertit à l’islam vers le VIIe siècle.

4-les Sérères (ethnie du Sénégal) adoptèrent les lois esclavagistes du Djolof. En bas de l’échelle sociale, on retrouve les captifs, les jaam en wolof, chaque famille en possède. Les Jaami Sayoor étaient les prisonniers de guerres.

 

 

LE COMMERCE ENTRE L’OCCIDENT ET L’ORIENT

 

Il est a noté que pendant cette époque qui va de l’an 600 jusqu’à l’an 1000, un commerce s’établit entre l’occident terrien et l’orient marchand et industriel. Il profita d’une triple stabilité entre l’empire carolingien, les dynastie Tang et Song et par la mise en place à Bagdad du califat abbasside, d’inspiration persane, lequel atteint son apogée au milieu du IXème siècle. La liaison entre ces trois pouvoirs était faite par les Radhanites les maîtres du commerce lointain qui utilisaient quatre routes principales :

1-d’Arles et Marseille à l’Inde par l’Egypte et la mer Rouge.

2-de l’Europe, par mer jusqu’en Syrie, l’Irak puis le Golfe Persique et l’Orient.

3- par Prague, chez les Bulgares puis la Route de la Soie.

4- de l’Espagne au Proche-Orient par l’Afrique du Nord puis l’Orient.

Ils menaient des caravanes sur ces longs chemins (il fallait un an pour joindre Cordoue à Bagdad), essaimant des communautés juives au long des routes, les Radhanites contrôlaient ainsi le grand commerce entre l’Occident et l’Orient. . Une source arabe de la fin du IXème siècle -le Kitab al-Masalik wal-Mamalik (le Livre des Routes et des Royaumes, d’Abou I-Quasim Ubaïd Allah ibn Khordadbeh, un fonctionnaire sous le calife abbasside al-Mutammid)- décrit le réseau de ces routes: ces marchands, qui parlent arabe, persan, grec, franc, espagnol et slave, utilisent des routes de terre ou de mer et commercent les eunuques, les femmes esclaves, des enfants mâles, des soieries, des castors, des martes et autres fourrures, et des épées du monde franc vers le Sind, l’Inde et la Chine et, dans l’autre sens -y compris vers Byzance- le musc, l’aloès, le camphre, la cannelle et d’autres produits de l’Orient

Mais nous pouvons voir que pendant ces 400 ans, l’Afrique a été exclue de ces échanges, qu’ils soient commerciaux, techniques ou intellectuels. Pourquoi ? Seule la main d’œuvre des esclaves africains a été utilisée, le développement des autres civilisations, demandant beaucoup de main d’œuvre. Les explications sur ce fait sont nombreuses, mais aucune ne fait encore l’unanimité. Peut-être pouvons nous avancer une hypothèse : l’Afrique dans cette période connaît d’incessantes guerres entre les différents royaumes ou empires qui la composent.  Elle manque donc de stabilité propice aux échanges commerciaux Nous le savons bien, nous qui vivons une autre mondialisation des échanges, le commerce, les affaires, la finance ont horreur de l’inconnu, de ce qui n’est pas stable.

 

CONCLUSION

Nous avons vu dans notre précédent article sur la traite orientale que les arabes, malgré l’Islam, ont continué la traite des personnes (de toutes couleurs), considérant ce phénomène comme normal. La poussée du commerce Arabe et de l’Islam sur la totalité du continent Africain a été aussi une des causes de la traite intra africaine. Car elle est venue se superposer avec une pratique bien antérieure, l’esclavage. Mais si nous pouvons parler de l’esclavage  en Afrique avant le VI ème siècle, peut on parler d’une “traite intra africaine” préislamique ? Cette question ne peut être résolue du fait du manque de sources fiables. Les historiens commencent en partie à donner des réponses car ils croisent les apports de l’archéologie, de la numismatique, de l’anthropologie, de la linguistique et de la démographie pour poursuivre leur quête de la vérité.

Patrick ALLIER

 

Bibliographie

-Article de Yves COPPENS dans Hors Série n° 31 du Nouvel Observateur

- Djibril Tamsir Niane « Tradition orale et archives de la traite négrière » UNESCO –

-Boniface OBICHERE, “Slavery and the slave trade in Niger Delta cross River Basin”.

-« Route des esclaves et tourisme culturel en Afrique occidentale et centrale » paru sous le patronage de l’UNESCO

- Luka Lusala lu ne Nkuka, « L’Egypte ancienne et l’Afrique noire chez Aboubacry Moussa Lam », dans Renaître, n° 17, 15 septembre 2004, p. 33

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-Aboubacry Moussa Lam : Les chemins du Nil : les relations entre l’Egypte ancienne et l’Afrique noire, 1997

-Cheikh Anta Diop égyptologue et historien sénégalais » Nations nègres et culture: De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui » (Broché - 11 juillet 2000)

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-Patrick ALLIER  « les traites négrières » revue « Savoirs et formations » N° 75